Q1 – Pouvez-vous nous raconter brièvement votre parcours au sein de la magistrature ?
Tiaray Fanahimanana : Ayant participé aux concours nationaux d’entrée dans la magistrature en décembre 2004, j’ai été admis parmi les dix (10) élèves magistrats de la filière financière à l’Ecole Nationale de la Magistrature et des Greffes. Le 22 février 2007, nous avons été nommés magistrats et le 05 mars de la même année, nous avons prêté serment devant la Cour suprême avant de rejoindre nos localités d’affectation respectives. La mienne était au Tribunal Financier de Toliara sur ma demande. Le 23 avril 2007, j’étais donc installé comme étant conseiller au sein dudit tribunal.
Jusqu’à mon départ en 2010, les résultats du Tribunal financier de Toliara ont triplé grâce aux efforts que j’ai entrepris, même si je n’étais pas à la tête de la juridiction.
Vers la fin de l’année 2010, j’ai été muté au Tribunal Financier de Fianarantsoa, également, en tant que conseiller.
Q2 – Après votre prise de fonction, comment avez-vous fait pour contrer les réalités socio professionnelles (hiérarchie, famille,… ) ? Pouvez-vous nous citer une expérience vécue ?
Tiaray Fanahimanana : Contrairement à d’autres magistrats, les magistrats financiers n’ont pas de relations quotidiennes directes avec les justiciables, la procédure étant inquisitoriale dans les juridictions financières et c’est le juge qui déclenche le procès. De ce fait, je peux affirmer que professionnellement, il est rare qu’un magistrat financier soit inquiété de la conduite de ses instructions ou conclusions des facteurs extérieurs comme les pressions et la corruption. Le dilemme pour moi pendant ces années ce sont les relations extra-professionnelles avec la famille et mon entourage qui me demandent parfois de faire des interventions sur leurs dossiers éventuels devant les autres ordres de juridiction. Dans bien des cas, je donne des conseils purement juridiques à ces personnes mais pour ce qui est des « interventions » j’évite celles-ci comme ma propre tombe. Je garde toujours en tête le principe que le magistrat est libre de ses appréciations dans les affaires qu’il traite. Certaines personnes comprennent, d’autres me rejettent et me blâment.
Concernant ma relation avec ma hiérarchie, j’ai eu des problèmes auparavant à cause d’une incompréhension entre mon président et moi. Ce fut d’ailleurs la raison de mon affectation à Fianarantsoa en 2010. Dus à ma franchise et mon franc parlé, qui n’est d’ailleurs pas toujours compris par les autres. Je consens que ce n’est pas aussi toujours une qualité qu’il faut avoir, cela peut également être mon défaut.
Q3 – Pensez-vous que les jeunes professionnels peuvent apporter un changement positif dans le milieu de la justice ? Comment ?
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Tiaray FANAHIMANANA :
« Aoka tsy hisy olona hanao tsinontsinona ny hatanoranao, Aoka , ho tonga fianarana ianao »
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Tiaray Fanahimanana : Ce sont les versets d’un cantique religieux célèbre à Madagascar. Je suis très affirmatif pour dire que les jeunes sont porteurs d’espoir dans tous les milieux où ils se trouvent. Dans le même ordre d’idées, la Justice malagasy est actuellement composée de beaucoup de jeunes magistrats et de greffiers. Cette présence provoque surement des heurts entre les anciens et les nouveaux, les âgés et les cadets. Celui qui ne change pas ne peut pas évoluer. La justice se trouve être un monde très conservateur et son changement demande un bon sens de leadership pas seulement un savoir-faire dans la gestion des affaires judiciaires ou la gestion du personnel. Si les jeunes connaissent aujourd’hui le besoin de changement dans le secteur de la justice, c’est qu’il y a des choses qu’ils estiment être dépassés par le temps. On rappelle à tort et à raison aux magistrats, par exemple, l’obligation de réserve, une notion bien déterminée par la loi, pour interdire à des magistrats des apparitions audiovisuelles dans lesquelles ils ne font qu’expliquer les lois et les procédures. Choses tabou pour les précédentes années mais qui prennent de l’ampleur car nombre de magistrats ont pris conscience qu’ils ont aussi une obligation politique qui est d’éclairer les citoyens sur les points juridiques. Des magistrats participent régulièrement dans des débats ouverts au public où ils peuvent aussi bien être attaqués comme s’ils étaient l’appareil judiciaire en eux-mêmes. Mais c’est un devoir qu’ils ont choisi d’assumer contrairement à d’autres intellectuels de ce pays, qui se cachent toujours dans le mutisme. Personnellement, je crains que ce mutisme soit à l’origine d’un complot pour garder la population dans l’ignorance afin de la toujours manipuler.
La justice a besoin de sa jeunesse pour se régénérer du monde obscur dont vit la population en perdant toute confiance en elle. Les jeunes peuvent accomplir une multitude de changements, mais pour cela, il faut qu’ils apprennent à s’unir. La dispersion en plusieurs morceaux par des esprits mal intentionnés pour voir cette transmutation se réaliser a déjà plané à l’horizon.
Q4 – En tant que nouveau membre du CSM, que proposez-vous pour améliorer la justice à Madagascar ?
Tiaray Fanahimanana : Le Conseil Supérieur de la Magistrature s’occupe principalement de gérer la carrière des magistrats. Par contre la justice, elle, est composée par plusieurs corps de fonctionnaires. Mais le CSM peut très bien marquer sa trace dans l’amélioration de la justice au sens qu’il se trouve être l’organe suprême prévu par la Constitution pour aider le Président de la République à garantir l’indépendance de la justice.
Avant tout, ma première proposition est celle relative à la place du CSM sur l’échiquier des institutions à Madagascar. En tant qu’organe constitutionnel, il n’a pas eu toujours sa place et une considération particulière de la part de l’Exécutif et du Parlement. Comme si le CSM était un service administratif de bas niveau où l’on n’attache aucune attention. Pourtant, il est égal à la Commission Electorale Nationale Indépendante ou encore à la Commission du Fampihavanana Malagasy. Je dirais même que le CSM devrait avoir plus de considération que ces entités puisque son président est le Président de la République lui-même.
La Justice étant une institution, elle doit appliquer la transparence à tous les niveaux et être redevable devant les citoyens. C’est pour cela que j’aimerai proposer que soit publiées sur le site du CSM, les décisions d’affectations des magistrats pour débuter afin que les citoyens sachent quel magistrat travaille dans leur localité. La transparence doit aussi jouer un rôle prédominant dans la publication des décisions de justice devenues définitives dans des revues ou recueils spéciaux.
Enfin, pour lutter contre la corruption, bien que le magistrat du siège soit inamovible, son implantation à une localité donnée durant un certain temps mérite réflexion. Le système de rotation dans les affectations devrait être la règle. On est à Madagascar où les contextes sociaux sont différents de ceux des autres pays. En outre, les conditions de vie des magistrats doivent être révisées par le Gouvernement. La justice étant le troisième pouvoir de l’Etat, les magistrats n’ont pas la dignité qu’ils méritent dans la vie politique et sociale du pays. Les raisons avancées à tort étaient toujours que les magistrats sont des fonctionnaires. Soit, ce sont des fonctionnaires qui ont un statut particulier et une fonction particulière. Tant que les autres fonctionnaires et les autres ministères n’accèdent pas à cette vérité, il est très difficile de rehausser aussi le blason de la justice. Dès fois, l’autorité des magistrats est défiée par des personnalités politiques élues ou désignées.